Syrie, la guerre qui change le monde

February 28, 2018

 

Paru dans le HuffingtonPost.fr le 25 février 2018

 

Depuis sept ans un conflit au cœur de la poudrière moyen-orientale est en train de reconfigurer l’ordre mondial. La Syrie, ce petit pays dont le monde entier connait désormais le nom, est devenu l’épicentre d’un conflit global, le théâtre de guerres par procuration, pris en tenaille par des rivalités géopolitiques. Cette guerre multifactorielle, dont les ondes de choc se font ressentir bien au-delà des frontières syriennes a déjà coûté la vie à plus de 340.000 victimes et condamné à l’exode des millions de naufragés. Un « conflit non-international » qui a détruit un pays, ébranlé toute une région, attisé l’escalade entre grandes puissances, permis la montée en puissance du djihadisme transnational, déstabilisé l'Europe et remis en cause le tracement des frontières de Sykes-Picot. Le chaos syrien se nourrit de plusieurs guerres interconnectées où se joue le destin des nouveaux équilibres du monde. Aujourd’hui on ne peut que constater la complexité des rapports entre les multiples protagonistes.  Chaque belligérant étant soutenu par des acteurs régionaux, impliquant des puissances internationales, sur un territoire morcelé. Dans cette partie d’échecs sanglante les enjeux extérieurs sont enchevêtrés aux enjeux internes et prennent une dimension sans cesse alarmante dans une région qui reste l’une des principales zones sismiques des relations internationales.

 

La guerre de tous contre tous

 

Les affrontements sur le terrain syrien se doublent de jeu d’alliances contradictoires, tant au niveau régional qu’international. Dans un environnement où les situations de chaos politique ainsi que l’apparition d’Etats faillis se multiplient, l’affrontement indirect des puissances se disputant le leadership de la région au nom de rivalités politiques, confessionnelles et économiques ne fait qu’enfiévrer une arène hautement inflammable. Si Israël a été d'une relative passivité durant les premières années, elle soutient désormais officiellement militairement et logistiquement différents groupes armés rebelles présents dans les zones proches de la frontière israélo-syrienne, et n'hésite pas à mener des raids aériens en violant la souveraineté de la Syrie afin de bombarder certaines positions de l'armée. Le but étant de prolonger la guerre chez le voisin syrien afin d'affaiblir par effet de domino « l'axe du mal» auquel appartiennent le Hezbollah libanais et Téhéran, alliés de Damas et ennemis prioritaires d'Israël. Au Liban voisin, où s’entassent plus d’un million et demi de réfugiés syriens, le risque d’un embrasement est accentué par les tensions entre Téhéran et Riyad autour du Hezbollah. Mais c’est la Syrie et le Yémen - autre pays à l’agonie – qui constituent les champs de bataille le plus cruciaux du bras de fer entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Compte tenu de l'évolution des rapports de force, particulièrement depuis l'intervention russe de 2015, la Syrie incarne et amplifie le retour de l'Iran comme puissance régionale aux dépens du royaume wahhabite. En effet, l'axe politique reliant Damas à Téhéran a permis à l'Iran d'étendre son influence stratégique en prêtant une assistance multiforme au pouvoir syrien et en se positionnant en tant que son principal allié régional.

 

Bien que partageant la volonté d’abattre le gouvernement syrien à tout prix en parrainant les groupes armés de l’opposition syrienne, le Qatar se retrouve mis au ban par l’Arabie Saoudite et ses soutiens traditionnels dans la région du Golfe l’accusant de soutenir le terrorisme, mais fait surtout payer au petit émirat gazier son rapprochement avec Téhéran. Instrumentalisant le religieux au service du politique, le Royaume des sables hanté par le spectre de « l’influence chiite » qui gagne trop de terrain au niveau régional, continue d’utiliser à son gré la rébellion syrienne par l’arme financière et idéologique, en soutenant les éléments les plus radicaux de l’opposition. Depuis l’intervention russe qui a permis à Damas de reprendre l’ascendant sur le plan militaire, les groupes rebelles toujours très divisés qui se mènent des luttes intestines, n’ont fait que perdre du terrain. Mais ils restent cependant toujours actifs, notamment dans la banlieue de Damas, dans le Sud aux alentours de Deraa et dans la province d’Idleb, abandonnée aux djihadistes et dominée par Hayat Tahrir al-Cham, branche syrienne d’Al Qaeda. Au niveau politique et diplomatique, excepté leur volonté commune de se débarrasser du président syrien, les membres de l'opposition s'opposent sur la majorité des sujets et aucun groupe n'est assez puissant pour imposer sa vision aux autres. L'intense fragmentation de l'opposition prouve pour le moment son incapacité à régir un pays aussi sensible que la Syrie, ce qui exaspère ses principaux bailleurs de fonds comme certains pays occidentaux, le royaume wahhabite ou encore la Turquie qui, elle, n’hésite pas à instrumentaliser certaines factions rebelles comme l’Armée Syrienne Libre pour un tout autre agenda politique.

 

Ankara, qui dès les premiers mois du conflit a joué un rôle actif dans la formation des structures armées de l’opposition syrienne et rêvait d’un « regime change », s’assigne désormais une autre priorité ; celle d’empêcher la constitution d’une entité autonome kurde à sa frontière sud, avec le risque que celui-ci constitue une arrière-cour pour le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan avec qui la Turquie est en guerre depuis 30 ans). Cependant l’implication des milices kurdes syriennes, dont les YPG, dans le combat contre les djihadistes en ont fait les meilleurs alliés de Washington, ce qui risque d’entrainer des tensions entre la Turquie et les Etats-Unis ; mais également un alignement obligé et déjà amorcé d’Ankara sur la position de Moscou, alors que ces derniers promettent aux Kurdes l’octroi d’un statut fédéraliste s’ils consentent à un modus vivendi avec Damas. Tout en ayant une sorte d’accord pragmatique de non-agression avec les forces kurdes, comportant tout de même des périodes d’affrontements, Damas pour sa part voit avec un certain intérêt l’affaiblissement des YPG. Le pouvoir syrien espère probablement, dans un futur règlement à travers la Russie, récupérer ces territoires dans le Nord de la Syrie, l’une des plus riches en hydrocarbures, et restaurer son autorité sur l’ensemble du territoire national. Pour la Russie, qui a réaffirmé son rôle sur le devant de la scène internationale à travers le conflit syrien, jouer la carte kurde permet de prendre un peu plus l’ascendant sur la Turquie en accentuant les divergences entre cette dernière et Washington, qui paradoxalement a comme alliés des ennemis communs.  Dans cet incohérent jeu d’alliances qui se font et se défont au gré des intérêts changeants, il ne sera pas étonnant de voir les Kurdes être sacrifiés par leur puissant allié, qui privilégiera l’apaisement des tensions avec son allié turc de l’OTAN. Car l’intérêt stratégique de Washington n’est pas la défense de la cause kurde mais bien de garantir la sécurité d'Israël - socle de sa politique dans la région ; de ménager l'Arabie Saoudite en tant que détentrice de la manne énergétique dans le golfe arabo-persique, mais surtout l’endiguement de son grand ennemi, l'Iran.

 

 

Un Orient en quête d’orientation

 

Dans un contexte de mosaïque de fronts mal éteints et sans cesse évolutifs, d’alliances de circonstances entre faux alliés et vrais rivaux dans ce conflit qui n’a que trop duré, les perspectives de solution politique restent encore très sombres.  Vu que tous les regards sont tournés vers le terrain, les négociations de paix doivent encore faire face à de nombreux périls. L’issue ne se dessinera cependant pas en une seule et unique solution globale mais prendra plutôt la forme d’une série d’aboutissements. Dans cette partie complexe où se décide le sort de la région, mais aussi celui de l’Europe prise au dépourvue d’une action au Proche-Orient qui se fait sans elle, Moscou et Washington ne pourront pas être les seuls acteurs d’une solution négociée, même si une solution reste impossible sans eux. Au-delà de son implication militaire, la Russie par son action diplomatique a réussi à s’imposer comme principal interlocuteur de toutes les puissances impliquées, telles que l’Arabie Saoudite, l’Iran, le Qatar, la Turquie et Israël. Profitant d’une passivité diplomatique généralisée d’une communauté internationale engluée dans ses contradictions, elle a mis en place les pourparlers d’Astana - avec l’Iran et la Turquie en janvier 2017 qui aura eu le mérite de réduire l’intensité des combats via l’instauration de « zones de déscalades » - ou encore le Congrès pour le dialogue national à Sotchi, censé réunir l’ensemble des forces politiques syriennes, mais boudé par les rescapés d’une opposition en exil fragmentée.

 

Mais afin de tenter de trouver une solution pragmatique et durable à un pays politiquement divisé, à une société fracturée et extenuée par 7 ans de guerre sauvage, la priorité première est de cesser le soutien aux groupes islamistes prétendument modérés qui prolifèrent sur le terrain syrien et qui ne sont que l’un des mille et un visages d’Al Qaeda. Pour en finir avec cette idéologie porteuse des promesses d'un au-delà qui emporte des jeunes du monde entier capables de tout sacrifier en son nom, le combat doit se faire sur différents fronts. Il est fondamental de changer de politique étrangère à l'égard des pays avec lesquels nos démocraties entretiennent des liaisons dangereuses et qui abreuvent ces groupuscules de pétrodollars. Mais il faut aussi tendre vers des mesures sécuritaires plus cohérentes et coordonnées sans pour autant restreindre les libertés individuelles et adopter un changement dans le rapport à la diversité en soutenant les acteurs au niveau socio-éducatif promouvant un Islam en accord avec les libertés fondamentales de la démocratie. Car même si les djihadistes de Daesh ont pratiquement été défaits militairement au Levant, la capacité de nuisance de telles organisations terroristes, elle, reste malgré tout encore bien vivante car on ne tue pas une idéologie qu’avec des balles. Tout comme ce ne sont pas que les kalachnikovs, les F16 ou les MIG qui instaureront la paix en Syrie. Vivre en paix suppose d’abord d’établir un cadre qui permette une représentation politique équitable de toutes les idées, même les plus opposées. Pour cela toutes les parties doivent soutenir objectivement le processus de paix onusien prévoyant un cessez-le-feu permettant un processus de transition dont les contours ont été tracés dans la résolution 2254 d’un Conseil de sécurité pour une fois unanime, suivi de l’élaboration d’une nouvelle constitution sur la base de laquelle des élections  seraient organisées sous l’égide de l’ONU.

 

Toutes les guerres ont une fin, et celle qui se joue en Syrie ne fera pas figure d’exception. Mais, un siècle exactement après la fin du premier conflit mondial, lesquels de ces protagonistes qui ont tous contribué au tourbillon de violence qui a ravagé ce pays arrivera à remporter la paix dans une guerre qu’aucun n’aura au fond réellement gagné ?

 

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload